Christophe Luci

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  • DANSER SUR TOI I
  • DANSER SUR TOI II
  • DERRIÈRE TOI I
  • DERRÈRE TOI II
  • LA CHUTE
  • LA LUNE
  • LA LUTTE I
  • LA LUTTE II
  • LE DRAPEAU I
  • LE DRAPEAU II
  • LE MASQUE
  • LE MUR I
  • LE MUR II
  • LE MUR III
  • LE MUR IV
  • LE REVENANT
  • L'EMPRISE
  • PIETÀ
  • STIGMATE
  • TU N'IRAS PAS

Manus  du 19 Mai au 30 Juin 2016 VERNISSAGE le mercredi 1 Juin pendant la soirée Nocturne Rive Droite

 

Le maître de la phalange

« Les crayons c'est pas du bois et de la mine, c'est de la pensée par les phalanges ».  Aussi naïve qu’elle puisse paraître, cette formule empruntée à Henri de Toulouse-Lautrec dévoile une belle agilité, celle de l’esprit et de sa manifestation par les mains. Cette habileté peut devenir virtuose quand elle se révèle avec souplesse, légèreté et aisance. Une facilité trompeuse qui ne doit pas faire oublier le savoir-faire de la main de l’artisan, celle qui travaille, répétant avec labeur le bon geste, aiguisant le mouvement à la recherche de la justesse. Cette justesse - la juste note de musique, le bon coup de pinceau - devient un art quand elle s’affranchit de sa maîtrise purement technique pour gagner sa liberté. C’est à ce moment précis que les phalanges transcendent la pensée.

Parmi les grands maîtres de la phalange, il y a Christophe Luci. Ses mains dansent au rythme des mots, ondulent de leurs dix doigts pour appuyer et prolonger chacune de ses paroles. Cette chorégraphie du corps trahit sa personnalité de touche-à-tout puisque précédemment graphiste, comédien au théâtre, régisseur ou encore scénographe... Ces chemins de vie, aussi variés soient-ils, ont tous contribué à façonner sa personnalité et plus encore, à faire éclore sa prédestinée, celle de devenir le dessinateur d’aujourd’hui.

Déjà petit, l’écolier Christophe vouait tout son amour aux cours d’arts plastiques et d’éducation sportive, ses matières préférées. Avec son acolyte, il créait des fresques à quatre mains sur les murs de sa chambre, lorsqu’il ne dessinait pas Goldorak, le mythique robot de l’espace. De l’enfant gribouillant ses héros préférés au dessinateur maîtrisant incomparablement le trait, rien ne laisse paraître le parcours hétéroclite d’un homme qui a délaissé son crayon pendant plus de 10 ans.

C’est lors d’une période de remise en question, après des années à chercher un épanouissement professionnel et personnel, que Christophe Luci renoue avec le besoin d’expérimenter et d’explorer un univers qui le fascine : le surréalisme. Marqué par les infinies variations du corps érotico-monstrueux de la poupée de Bellmer, il choisit l’auto-filmage pour questionner son propre corps. Seul, face à lui-même, il se met en scène et construit des narrations autour de la posture du Moi. Il filme ainsi ses mains gesticulantes, jouant avec l’ombre et la lumière, jusqu’à en altérer la perception, à provoquer une rupture avec la réalité. C’est lors d’un arrêt sur image qu’un sentiment d’étrangeté lui apparait : il ne reconnait plus sa propre main. Entre sensation de perte d’identité, de dédoublement de soi-même et de vertige, Christophe Luci découvre une main ambigüe, une entité autonome, sans savoir si elle lui veut du bien ou du mal. Que signifie cette paume amplement ouverte et ces cinq doigts contractés légèrement repliés ? Est-ce un appel à l’aide ? Ou au contraire, ne serait-ce pas une menace ? Pour creuser ces questions, il choisit de retranscrire cette image sur papier, comme pour mieux se la réapproprier et en comprendre les effets. Ce besoin d’appréhender son sujet sur un autre medium lui permet de redécouvrir son âme de dessinateur.

Après des croquis de préparation, divers tests en scanner, des jeux de zooms et de lumière, il reporte les proportions de sa main sur des feuilles de papier dépassant parfois le mètre. « Le grand format est une manière de rentrer dans un dessin » explique t-il. Au fusain, à la mine de plomb, au crayon et au pastel, il dessine sa main frontalement au centre de l’espace. Cette composition opère une distribution équilibrée du rapport masse/vide, accentuant l’intensité du sujet. Seule cette main suggère la profondeur grâce à une maîtrise parfaite de la perspective linéaire, parfois légèrement empirique mais surtout chromatique. Une adresse qui révèle un goût certain pour l’observation et l'analyse, ainsi qu’un attrait pour les effets de lumière. La puissance lumineuse est telle, qu’elle suggère une source artificielle en hors champ comme celle d’un projecteur de cinéma. Ce clair-obscur module et sculpte le volume dans une palette déclinant le noir jusqu’au gris pâle. L’obtention d’une si belle richesse de nuances n’est possible qu’avec une grande connaissance des outils. Christophe Luci entretient d’ailleurs une relation quasiment sensuelle avec eux, en écrasant le charbon, le caressant, étirant ses entrailles... En mélangeant la poudre de fusain à celle de pastel noire pour obtenir un mariage des plus obscurs... En estompant au doigt certaines zones... Ou en multipliant les couches... Dessiner devient une histoire tactile et sensorielle.

Minutieux et appliqué, son trait se façonne davantage par aplats que par « coups de crayon », rendant la frontière ténue entre la pratique du dessin et de la peinture. La main est parfaitement cernée d’une ligne assurée, divisant nettement le fond et la forme, alors que les détails de l’épiderme se cultivent par contrastes. Peu à peu naissent des sillons tannés, des zébrures infinies, qui vus dans leur ensemble évoquent une texture de peau d’éléphant et donnent du caractère à la main représentée. Le traitement du fond, quant à lui, diffère nettement de la forme. L’œil attentif décryptera le geste de l’artiste, le travail de la matière, et apercevra toute l’étendue de ce noir aux milles variations.

En résulte une image puissante, immédiatement compréhensible dans son signifiant mais subséquemment ambigüe dans son signifié. Pareillement à la pipe de Magritte qui n’est pas une pipe, la main de Christophe Luci n’est pas juste une main : elle est la représentation de ce que l’on croit être une main. Plus encore, elle sème le trouble en étant transposée dans un irréel incarné par ce fond noir brouillant toutes notions d’espace-temps. Telle une apparition soudaine, elle s’invite à notre vue sans avertissement, en nous affrontant directement de face. Nos sens en alerte, nous peinons alors à rationnaliser l’intention de ce geste déconcertant. Alors que certains se sentiront agressés, d’autres seront plutôt rassurés, à chacun sa perception, à chacun son signifié.

« Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent » écrivait Louis Agaron dans Les mains d’Elsa.  De même, les doigts de Christophe Luci exercent leur propre langage que l’œil essaie de décoder, que seul l’imaginaire permet de pénétrer. Le plus vieux symbole du monde sera au cœur de sa prochaine exposition à la galerie Teodora intitulée Manus, titre à la fois d’une simplicité évidente mais au fort pouvoir mystique, à l’image de Christophe Luci.

Anne-Laure Peressin

 

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